L'excuse du génie
Réflexion sur une culture toxique
Je me souviens de mon premier contact avec le monde de la pub. Je travaillais à l’époque pour un photographe qui faisait énormément de travail pour diverses agences. Je l’aidais à coordonner les sessions photos et m’assurer que les clients et l’agence étaient bien accueillis.
Un jour, après plusieurs heures de prises de vue, toutes validées par le client sur place et la directrice artistique déléguée au projet, un directeur de création se pointe au studio. Entre en coup de vent sans se soucier des autres, arrive devant moi en disant : “j’ai faim, va ma chercher un sandwich”, s’approche de l’ordinateur où défilaient les photos prises en matinée et s’empresse dans le même souffle de démolir le travail du photographe, critiquer le modèle, le stylisme et rabaisser la directrice artistique et ce, devant le client abasourdi.
Le temps s’est arrêté pendant une seconde. Je m’attendais naïvement à ce que quelqu’un remette cet enfoiré à sa place. Quelle ne fût pas ma surprise quand l’inverse s’est produit. Tous le monde s’est plié devant lui. Le cajolant, le rassurant, expliquant la démarche et les changements qui pourraient être apportés en retouche.
J’étais sans mot.
Ma seule façon de me rebeller a été de faire comme si je n’avais pas entendu sa demande d’aller chercher de la nourriture.
Je croyais que c’était un incident isolé. Que cette déférence malsaine envers un être si imbus de lui-même n’allais plus se reproduire. J’avais tort.
Je l’ai malheureusement vu et revu dans les années subséquentes où j’ai travaillé en pub. Je l’ai constaté dans le milieu hospitalier. Puis, chez certains clients dans d’autres milieux. Enfin, en culture.
Cette éloge du génie. Cette façon de mettre certaines personnes dans une catégorie à part qui les rend intouchables. Ces excuses que l’on donne à leur entourage pour justifier les comportements inacceptables : “Il est odieux mais quel génie!” “Elle ne respecte pas les délais, mais regarde ce qu’elle a pondu comme concept” “Il ignore ses employés mais c’est un grand stratège”.
Des excuses. des excuses et encore des excuses.
Imaginez si c’était une adjointe administrative qui avait un tel comportement? Un infirmier? Une coordonatrice? Un chauffeur de taxi? La personne qui fait le ménage?
Croyez-vous vraiment que ce serait toléré? Qu’on dirait : “Elle est chiante, mais si géniale en logistique qu’on accepte ses abus.” “Il ne respecte jamais ses horaires de ménage, mais c’est tellement propre quand il finit qu’on le garde dans la boîte”.
Je suis convaincue que la réponse est non.
Quand “me too” est arrivé on s’est dit collectivement “ouin, c’est vrai que ça n’a pas d’allure d’accepter des comportements sexuels inadéquats. Le bon vieux “boys will be boys” ne tient plus la route.”
MAIS.
On excuse encore certaines catégories de gens en position de pouvoir (qu’il soit hiérarchique ou artistique). “C’est un génie, elle est super bonne dans son travail, il finit toujours par livrer de la qualité” n’est à mon avis plus admissible.
Rabaisser ses collègues, ignorer ses employés et ses collaborateurs, ne pas respecter ses échéanciers, travailler en silo en ne tenant pas compte des besoins et demandes des autres ne devrait plus être toléré en milieu de travail.
Génial ou pas.
P.S : Vous me connaissez, je n’ai pu m’empêcher de réfléchir à mon rôle dans ces dynamiques. Je me suis donc posé les questions suivantes : “Quels sont les comportements nuisibles pour moi ou les autres?” “Qu’est-ce que je tolère dans mes contrats professionnels, mes relations interpersonnelles sans en parler ou le dénoncer?” “Qu’est-ce que j’excuse en prétextant que la personne a d’autres grandes qualités?” Je vous parle de mes réponses dans une autre publication!
P.P.S : Surveillez votre boîte courriel dans les prochains jours car je vous annonce un nouveau projet!


